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mardi 21 septembre 2021
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Le Covid-19 a accentué la pauvreté en milieu rural dans le Zanzan

Ici à Amodi, un acheteur doit près de 70 millions de francs CFA à la coopérative du village

Depuis la détection du premier cas du nouveau coronavirus (Covid-19) en Côte d’Ivoire, le 11 mars 2020, le nombre de personnes infectées a rapidement grimpé. Au jeudi 28 janvier 2021, le pays compte au total 25.542 cas. La ville d’Abidjan (capitale économique), avec ses 6 millions d’habitants, est l’épicentre de la maladie. Cette métropole concentre 95% des contaminations, selon le ministère de la Santé et de l’hygiène publique.

Au moins, un cas a été détecté dans presque chacune des principales villes des 33 régions de la Côte d’Ivoire. Les premières infections relevées dans le Zanzan (Nord-Est) remontent à mai, alors qu’Abidjan était en confinement et isolée du reste du pays. Le porteur du virus est une institutrice revenue d’Abidjan pour reprendre le service dans une localité de Kalamon, village situé à 18 kilomètres de Doropo (région de Bounkani). Avant de quitter la capitale économique pour le Nord-Est, elle a fait le test de dépistage. Le résultat était attendu lorsqu’elle a embarqué dans un des bus affectés exceptionnellement aux élèves et personnel éducatif pour rallier les villes de l’intérieur du pays afin de rouvrir les écoles qui étaient fermées du fait de la pandémie.

Situation sanitaire presque identique à Gouméré, à 30 kilomètres de Bondoukou (région de Gontougo). Une femme qui a regagné son poste d’enseignante dans un établissement secondaire de la ville a, elle aussi, appris son infection au coronavirus moins d’une semaine après être rentrée d’Abidjan. Il y aurait un cas détecté à Transua, selon le ministère de la Santé.

Si les infections se sont limitées aux villes, les conséquences de la pandémie ont affecté la vie dans les villages. Les populations, qui tirent leurs ressources financières de l’agriculture, ont vu leurs activités très affectées. Notamment, la commercialisation de noix brutes de cajou qui assure l’essentiel des revenus. Au moment où démarrait la campagne de commercialisation 2019-2020 en Côte d’Ivoire – mercredi 5 févier –, l’Asie faisait déjà face à la pandémie de Covid-19. Le Viêt Nam, principal pays destinataire des noix de cajou ivoiriennes, était frappé de plein fouet. L’impact sur les activités de commercialisation 2020 a été immédiat : absence de clients et de contrat ; pas de financement, donc pas d’argent. Résultat : interruption des achats et accentuation de la pauvreté.

« Bonnes affaires » pour acheteurs malhonnêtes

Des gens peu scrupuleux ont décidé de profiter de cette situation d’incertitude générale. Sous le manteau d’acheteurs, ils allaient de village en village pour prendre des stocks entiers de noix de cajou en dessous du prix officiel de 400 francs CFA le kilogramme. Face au risque de voir leurs produits moisir dans les entrepôts sans en tirer le moindre bénéfice [faute de preneurs], des agriculteurs ont bradé le fruit de plusieurs mois de travail dans les champs. Certains ont accepté de vendre à 350 francs CFA leurs productions. D’autres les ont cédées à 250 francs CFA. D’autres encore, plus pressés de s’en débarrasser, les ont liquidées à 200 francs CFA. Voire moins.

À bien analyser la situation, c’est un bon débarras lorsque l’argent de la vente est payé au comptant sur le champ. Mais quand la transaction est un « dépôt-vente », c’est un risque inconsidéré pris par de nombreux producteurs. Et qui a eu pour conséquence de laisser certains sans un sous.

Des tonnes de produits achetées sans être payées   

Dans plusieurs villages de la région de Gontougo, aucun franc CFA n’a été perçu par des producteurs regroupés en coopératives, après la vente de leurs noix de cajou. Ils sont des milliers chez qui la pauvreté s’est accentuée. Ces paysans ont fait confiance à des acheteurs qui ont pris les produits au prix de 400 francs CFA le kilogramme et leur ont promis de revenir les payer dès qu’ils les auraient vendus à Abidjan. Sauf que ces mauvais clients ne sont plus revenus, laissant plusieurs villageois sans espoir de voir la couleur de leur argent un jour.

La campagne d’achat 2020 a été un « passage à vide » pour ces producteurs. La situation d’Amodi est un exemple parmi tant d’autres. Un acheteur doit près de 70 millions de francs CFA à la coopérative de cette localité de la sous-préfecture de Tabagne. Non loin de là, à Gbéréda, un autre acheteur doit 37 millions de francs CFA au village. Attente similaire à Dingbi où les membres de la coopérative locale ont cessé d’espérer quant au paiement de dizaines de millions de francs qui leur sont dus par un opérateur. D’innombrables impayés au titre de 2020, alors que les activités d’achat de 2021 débutent en février, au moment où le monde fait encore face à la pandémie de Covid-19 et ses conséquences.

Avec la menace d’une deuxième vague de la maladie et les inquiétudes relatives à ses nouvelles variantes, l’année 2021 risque de ressembler à 2020 – même plus incertaine encore – pour les agriculteurs en général et producteurs de noix de cajou en particulier. Le Covid-19 n’a pas rendu ces derniers tous perdants. Quelques-uns ont été veinards. Ce sont ceux qui, malgré le manque de visibilité sur la situation, ont fait le choix de conserver leurs récoltes en espérant une amélioration de la  crise sanitaire, avec possibilité d’une hausse des prix d’achat.

Le soutien du gouvernement aux agriculteurs

Le souhait des agriculteurs du secteur de l’anacarde de voir une hausse des cours de leurs produits ne s’est pas réalisé. Mais certains ont profité de la campagne d’achat des stocks résiduels à travers tout le pays mise en place par le gouvernement. Ils les ont vendus à 400 francs CFA le kilogramme, comme décidé par les autorités.

Cette campagne, qui fait partie du Programme d’urgence de soutien aux filières agricoles d’exportation impactées par la crise sanitaire de Covid-19, a été supervisée par le Conseil du coton et de l’anacarde (CCA). Ce régulateur de la filière a reçu du gouvernement ivoirien, le 15 juin, une promesse de chèque de 35 milliards de francs CFA (en guise de subvention) pour piloter ce vaste achat des stocks de noix de cajou estimés à 350.000 tonnes.

À Tanda, le 9 septembre 2020, l’enceinte de la sous-préfecture a servi de lieu pour l’opération d’enlèvement de stocks de cajou

La campagne est baptisée « opération Covid-19 ». Elle a fait des heureux dans beaucoup de villages. À Ondéfidouo et Syallèdouo, dans le département de Bouna (région de Bounkani), plusieurs tonnes de stocks ont été achetées et payées au comptant le 10 septembre 2020. À Bondo (région de Gontougo), 100 tonnes ont été achetées. Même spectacle d’achat à Nafanbéni, près de Bondoukou, où une quarantaine de tonnes de produits sont enlevées. Idem à Tanda où, le 9 septembre, l’enceinte de la sous-préfecture a servi de lieu pour l’opération d’achat.

Mais les acheteurs accrédités ne sont pas allés dans toutes les localités. L’adhésion massive des populations à l’opération les a-t-il amenés à vite manquer d’argent pour pouvoir aller partout ? Rien n’est moins sûr. Inutile donc de dire que des stocks entiers pourraient rester encore dans des villages et que 2020 aura été une année de grande pauvreté pour leurs propriétaires. La menace d’une seconde vague du Covid-19 qui plane sur tous les pays risque de rendre la campagne de commercialisation 2021 encore plus compliquée.

Comme un malheur ne vient jamais seul, c’est dans ce contexte morose que l’Inde, un des principaux partenaires vers qui la Côte d’Ivoire exporte sa production, a décidé de ne plus s’intéresser au pays. Cette décision ne pouvait pas tomber à un si mauvais moment pour le CCA et pour le premier fournisseur mondial de noix brutes de cajou.

OSSÈNE OUATTARA  




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